Les Verts allemands.


L’Allemagne est le laboratoire incontesté de l’écologie politique à l’œuvre depuis de nombreuses années. Il est très curieux de constater la rareté des analyses concernant l’impact sociétal des Verts allemands au niveau démocratique, politique, social et financier.

Il faut espérer que l’article d’Olivier Cyran, «Dans le laboratoire de l’écolo-bourgeoisie, enquête chez les Verts Allemands » paru dans le Monde Diplomatique n° 689, Août 2011, ne passe pas inaperçu. Il analyse la façon dont les Grünen d’Hambourg ont tenté de concilier écologie, économie et jeu institutionnel.

 

Ni de gauche ni de droite : modérés et centristes.

Ce journaliste a enquêté dans le quartier le plus chic et le plus écologique de la ville, HaffenCity. La Marco Polo Tower (haut standing, normes environnementales irréprochables, prix moyen d’un appartement 3,7 millions d’euros) en est en est la pièce maîtresse. Cette zone urbaine doit accueillir 40 000 emplois et 12 000 habitants issus des « classes créatives ». Hambourg, « capitale européenne de l’environnement 2011 » est assurément une ville gorgée d’écologie. « Certes, c’est un quartier pour les hauts revenus, mais ses constructions sont très créatives, je trouve ça génial pour l’image de la ville », s’enthousiasme Mme Katharina Fegebank, la secrétaire générale des Verts de Hambourg. Un phalanstère de millionnaires, mais sympathiques et économes en énergie.

Faut-il voir un acquis anticipé de la « révolution » écologique qui balaie actuellement l’Allemagne s’interroge Olivier Cyran. Nul ne conteste l’importance actuelle des Verts allemands dans le jeu politique. Au lendemain des élections du 27 mars, les actions d’EON et de RWE (fournisseurs d’énergie nucléaire) fléchissaient tandis que l’ÖkoDAX (dix principaux placements verts) bondissait de 8 points. « Nous allons prendre le chemin promis dans la société bourgeoise » avait pris soin d’assurer Mr W. Kretschmann, Vert allemand qui

s’est emparé de la présidence régionale du Bade-Wurtemberg au lendemain de sa victoire électorale. On est très loin du discours des Verts des années soixante-dix. D’ailleurs Mr. Kretschmann dit partager les mêmes orientations que Mr E.Teufel (CDU). « La fièvre verte se propage aux milieux conservateurs » se moque le quotidien Suddeutsche Zeitung du 5 novembre 2010.

 

La mythologie tenace d’écologistes vierges en politique.

Comme s’étonne Mme Jutta Ditfurth (cofondatrice des Grünen qui a quitté le parti en 1991), Fukushima n’explique pas tout concernant la métamorphose des Grünen « parti libéral à vélo […] Certains commentateurs disent, voyons ce que les écolos vont faire, laissons les gouverner. C’est étonnant, car les Verts ont déjà gouverné à de multiples reprises ». De 1998 à 2010, les Grünen totalisent cinquante-neuf ans d’expériences gouvernementales, calcule Mme Ditfurth. Nous sommes loin d’un parti politique inexpérimenté. « Ces 59 ans d’expérience ne font jamais l’objet d’une analyse approfondie ». A Hambourg, les électeurs ont procédés à cette analyse en redonnant en février 2011 les pleins pouvoirs à un SPD pourtant mal en point. A part les promenades dans HaffenCity, les écologistes n’avaient pas un bilan avantageux. Aucune des trois promesses concluent avec la droite dans le cadre du contrat de coalition, réalisation d’un tramway, l’abandon de la centrale au charbon, une réforme scolaire ambitieuse n’a été tenue. Par contre, comme le souligne O. Cyran, avec le recul, les écologistes ont laissé un agréable souvenir aux barons de la droite locale, « Nous partageons le même souci du lendemain, la nécessité d’une politique équilibrée est mieux reconnue par les Verts que par le SPD » s’exclamait Mr Gregor Jaecke, patron de la CDU hambourgeoise. Lorsqu’ éclate la crise financière en 2008, Grünen et CDU s’entendent en un clin d’œil pour restreindre les dépenses publiques et voler au secours de HSH Nordbank et de Hapag-Lloyd. « Il fallait restaurer un climat de confiance, les Verts l’ont très bien compris », apprécie M. Jaecke. Même l’aspect sécuritaire n’a pas posé de problème aux Verts puisque « les questions sécuritaires étaient aux mains de nos alliés conservateurs, mais il n’y a pas eu de problèmes » confirme Mme Fegebank.

Les quartiers populaires sont nettement plus rétifs au vote écolo (6% de vote favorable) : pas de piste cyclable, pas de lofts ni de chauffage par géothermie mais des blocs de béton sales chauffés au fioul et des commerces désaffectés. « Moi voter Verts ? Vous me prenez pour un idiot ? « se cabre un chômeur de 32 ans, l’un des six millions sept cent mille allemands régis par le dispositif Hartz IV, l’un des plus coercitif d’Europe instauré en 2005 par la coalition Grünen-SPD.

 

Des gestionnaires dépourvus de passion et indifférents aux questions sociales.

Les pacifistes du début sont bel et bien oubliés remplacés par une nouvelle génération de militants hautement éduqués, financièrement à l’aise et bien disposés à l’égard des institutions et des milieux d’affaires. Anja Hadjuk, porte-parole des Verts et élue au Bundestag en 2002 personnifie cette évolution : elle a approuvé la baisse des impôts aux ménages les plus fortunés au motif que « le schéma gauche-droite ne l’a jamais convaincue, c’est une bonne chose que les verts se soient ouverts à l’économie » termine-t-elle.

Elle représente typiquement ces nouveaux Verts qui ont le vent en poupe, des gestionnaires pragmatiques dépourvus de passion et totalement indifférents aux questions sociales analyse Norbert Hackbusch qui a quitté le mouvement en 1999. Il précise « qu ‘à Hambourg, 1 enfant sur 5 vit sous le seuil de pauvreté, les familles les plus démunies ne votant pas pour les Verts ». Il rappelle « que Hambourg est peut-être la capitale européenne de l’environnement, mais c’est surtout la capitale allemande de l’évasion fiscale », 26 des plus grosses fortunes allemandes sont domiciliées à Hambourg soit un patrimoine cumulé de 44 milliards d’euros. Le nombre de contrôleurs fiscaux y est notoirement insuffisant puisque sur les 627 contribuables déclarant un revenu annuel supérieur à 1 millions d’euros, 31 ont été contrôlés soit un manque à gagner de plusieurs centaines de millions d’euros. Norbert Hackbusch, élu de Die Linke précise que, « nous avons réclamé l’embauche de 150 contrôleurs supplémentaires, mais les Verts n’ont pas voulus en entendre parler ».

 

Joschka Fischer et les « golden Grünen ».

Pour terminer en beauté, Olivier Cyran nous fait une revue d’effectif très instructive sur les reconversions sympathiques des principaux Verts allemands à la retraite:

Joschka Fischer monnaie aux multinationales son carnet d’adresses. Sa société de « consulting » compte comme client BMW, Siemens… et promeut le projet de gazoduc du consortium européen Nabucco. Quand on lui demande combien de millions lui rapporte ses nouvelles activité, il répond, » Je n’ai de comptes à rendre qu’au fisc. Vous voyez c’est l’avantage de ma dernière transformation » et « fait de la politique autrement », c’est à dire rentabiliser son curriculum d’élu comme un sésame pour le monde des affaires.

Andréa Fischer, sans lien de parenté avec le précédent, ancienne ministre Verte de la santé, a rejoint en 2006 l’agence de communication Pleon spécialisée dans le lobbying en faveur de l’industrie pharmaceutique.

Norbert Schellelberg, porte-parole des Verts de Berlin, défend simultanément les intérêts de la fédération des pharmaciens.

Mickael Vesper, ancien secrétaire général des Verts au Bundestag, préfère le poker et participait à un séminaire de « Top-décideur » organisé par la revue Sponsor, touts frais payés dans un palace de l’île de Sylt, haut lieu de la jet set allemande.

Mathias Berminger, ancien député Vert et secrétaire d’Etat à la protection des consommateurs dirige le département « santé, nutrition et développement durable » du groupe américain Mars Incorporated. Les barres chocolatées sont en de bonnes mains…

Marianne Tritz, ancienne député Verte, chargée de la collecte des dons et des relations avec les entreprises pour le groupe Vert au Bundestag, fait dorénavant du lobbying pour les industriels du tabac. Défendre la cause de la cigarette est «super excitant» expliqua-t-elle lors de son embauche, mais »hors de question de défendre l’industrie nucléaire». Ouf…

Margareta Wolf, Député Verte au Bundestag pendant 13 ans a franchi le pas en rejoignant l’état-major de l’agence de communication Deekeling Arndt Advisor, ou elle enseigne les vertus du greenwashing aux industriels de l’atome. Margareta n’est pas seule puisque Rezzo Schlaub (ex député Vert) est recasé chez l’exploitant nucléaire EnBW et Michaele husted (ex député Verte) anime la vitrine « énergie renouvelable » de RWE, deuxième plus gros fournisseur d’énergie nucléaire en Allemagne.

 

Tout ça nous laisses pantois et pour tout dire un peu énervé.